Interview. Tatiana Niamayoua : « Contribuer à l’émergence d’une filière orthopédique nationale »

Dimanche, Novembre 1, 2026 - 12:45

Orthopédiste-orthésiste, entrepreneure et élue locale à Lyon, Tatiana Niamayoua souhaite mettre son expertise au service de la république du Congo. Entre amélioration de la prise en charge du handicap, transfert de compétences et création d’un centre orthopédique à Brazzaville, elle entend contribuer au développement du secteur.

Distinguée Chevalier de l’Ordre du Mérite congolais et lauréate du Prix de l’Entrepreneuriat aux Lumières du Congo 2026, elle revient sur ses initiatives et ses ambitions.

Tatiana NiamayouaLes Dépêches de Brazzaville (L.D.B.) : Vous avez effectué, en août dernier, une mission d’expertise auprès des structures nationales de prise en charge des personnes vivant avec un handicap. Quel diagnostic faites-vous du dispositif actuel ? Quelles sont les principales urgences ?

Tatiana Niamayoua (T.N.) : Ce qui m’a frappée en août, lors de mes visites des centres d’appareillage orthopédique et prothétique et du centre de rééducation fonctionnelle de Brazzaville, c’est d’abord l’engagement des équipes. J’ai rencontré des professionnels passionnés, attachés à leurs patients, qui accomplissent un travail remarquable avec les moyens dont ils disposent.

Mon regard n’est pas celui de quelqu’un qui vient juger, mais celui d’une professionnelle du même métier. Notre discipline évolue très vite : nouveaux matériaux, nouvelles techniques de prise de mesure et de fabrication, nouvelles approches de l’accompagnement des patients. Partout dans le monde, y compris en France, les praticiens ont besoin de se former tout au long de leur carrière pour suivre ces évolutions.

C’est là que je souhaite apporter ma contribution : proposer aux équipes en place des compléments de formation, des échanges de pratiques et un accès facilité aux matériaux et aux consommables actuels. Il s’agit de renforcer des compétences qui existent déjà, et de permettre à davantage de patients — enfants, personnes amputées, femmes opérées d’un cancer du sein — de bénéficier d’un appareillage adapté, dans des délais raisonnables et à un coût accessible.

J’ai partagé cette vision avec la ministre des Affaires sociales et de l’Action humanitaire, Madame Lydie Pongault, qui a souhaité que nous travaillions ensemble. Un accord de partenariat entre mes structures orthopédiques et son ministère est en cours de finalisation, et un premier geste concret a déjà été posé : la remise, fin octobre, de vélos de rééducation neufs au centre de rééducation fonctionnelle de Brazzaville.

L.D.B. : Vous portez un projet de création d’un centre orthopédique de référence à Brazzaville. Où en est-il aujourd’hui ? Quels moyens et quels partenariats sont nécessaires à sa réalisation ? Avez-vous fixé un calendrier ?

T.N. : Le projet avance concrètement. La société qui portera le centre, l’Institut d’Orthopédie et d’Orthèse de la république du Congo (ICOO), est constituée sous forme de SAS de droit OHADA : les statuts sont prêts et l’immatriculation est prévue ce mois de novembre, à mon retour à Brazzaville. Le site d’implantation est identifié.

Le centre reposera sur trois piliers : soigner, former et produire localement. Soigner, avec l’appareillage orthopédique, l’orthoprothèse, les vêtements compressifs, les ceintures sur mesure et l’accompagnement des femmes après un cancer du sein. Former des orthésistes, des prothésistes et des orthoprothésistes, avec une formation que je veux certifiante et dont le référentiel sera soumis au ministère de l’Enseignement technique et professionnel. Produire sur place, enfin, pour réduire la dépendance aux importations et faire baisser les coûts pour les patients.

Nous avançons par étapes. La première consiste à réhabiliter le centre de réadaptation fonctionnelle de Brazzaville et à y adosser un pôle d’appareillage orthopédique, sur le modèle des ateliers intégrés aux structures publiques qui existent ailleurs. La seconde sera la création du centre de référence lui-même, que je vise pour 2027.

Le projet est estimé à environ 330 millions de FCFA. Je recherche trois types de partenariats : des partenaires en joint-venture, des financements bancaires, et une expertise technique avec transfert de technologie. Les structures que je dirige en France, L’Atelier Orthopédique et Niam Ortho, apportent le savoir-faire. J’ai également un dossier à présenter aux ministères des Finances, de la Coopération et des PME, ainsi qu’aux acteurs privés engagés dans une démarche de responsabilité sociétale. Je le dis clairement : ce n’est pas un projet humanitaire, c’est un projet d’entreprise, de compétences et d’emplois.

L.D.B. : Vous défendez une diaspora qui investit, transmet ses compétences et crée des emplois. Est-ce l'ambition d’avoir fondé l’association Nzela ? Comment mobiliser les professionnels de l’étranger autour d’une filière orthopédique nationale ? Quel message adressez-vous aux Congolais de la diaspora ?

T.N. : Oui, c’est exactement le sens de l’association Nzela, qui veut dire « le chemin » en lingala. Nous l’avons créée le 1er septembre à Lyon pour être une passerelle orthopédique et médicale entre Lyon et Brazzaville dans le cadre de la coopération décentralisée. Elle collecte et achemine du matériel médical, paramédical et orthopédique vers la république du Congo, et elle contribue à la formation de techniciens locaux. Un premier envoi de matériel est déjà parti par bateau, grâce à des dons de particuliers à Lyon et en Ardèche.

Nzela et le centre sont complémentaires : l’association prépare le terrain, l’entreprise construit la filière dans la durée.

Pour mobiliser les professionnels de l’étranger, il faut leur proposer quelque chose de concret et de cadré : des missions de formation de courte durée, du tutorat à distance, des partenariats avec des entreprises du secteur, des stages croisés entre Lyon et Brazzaville. Beaucoup de kinésithérapeutes, d’orthésistes, de médecins congolais ou amis du Congo ont envie d’aider ; ils ont besoin d’une structure fiable, transparente et durable pour le faire. C’est ce que nous voulons leur offrir.

Je tiens à remercier le ministre des Affaires étrangères, Constant-Serge Bounda, dont l’initiative des rencontres de la diaspora a permis ces rencontres et ces collaborations. Elle montre que lorsque l’État ouvre la porte, la diaspora peut s’en saisir.

À mes compatriotes de la diaspora, je dis : nous avons acquis à l’étranger des diplômes, des expériences, des réseaux. Ils ont de la valeur aussi chez nous. Il n’est pas nécessaire de tout quitter pour contribuer ; il faut commencer, même modestement, et s’inscrire dans la durée. Investissons, transmettons, créons des emplois. Le Congo n’attend pas notre nostalgie, il attend nos compétences.

Propos recueillis par Marie Alfred Ngoma
Légendes et crédits photo : 
Tatiana Niamayoua
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