Dans le jardin municipal où jouxte l’hôtel de la préfecture, le général Benoît Moundélé-Ngolo qui venait de célébrer en matinée ses soixante-dix ans d’âges en la Cathédrale Sacré-Cœur de Brazzaville, a présenté en soirée son septième ouvrage intitulé : Fantasmons ensemble un instant dans un Snoprac, publié aux éditions Hemar, comme pour commémorer ses trente ans d’écriture. Que peut-on retenir de sa production littéraire et que se cache-t-il derrière ce titre ?
Les professeurs André Patient Bokiba, de l’université Marien Ngouabi et André T. Lukusa Menda, professeur à l’université pédagogique nationale de Kinshasa (UPN), membre de l’association des critiques littéraires de Kinshasa, ont dans leurs critiques, édifiés l’auditoire.
S’agissant du titre de cet ouvrage, le professeur André Patient Bokiba, retient le mot fantasmer qu’il trouve plus important. Le fantasme explique-t-il est une représentation imaginaire qui traduit un besoin plus ou moins conscient. Il renvoi un peu à la rêverie. Car, on fantasme à propos de tout et de rien. Ce titre fantasmons est donc une exhortation. Il est renforcé par l’adverbe ensemble un instant dans un Snoprac.
Le général Benoît Moundélé-Ngolo tente dans cet ouvrage de définir sa relation entant que militaire à la parole politique, et revendique en même temps le droit d’avoir un discours politique en raison de sa fonction. En effet, le problème essentiel de l’auteur en dehors des contenus, c’est le problème de la communication. D’ailleurs, il à la hantise de ne pas être compris si bien qu’il met en jeu toutes les ressources d’ordre typographique pour faire en sorte que son message soit compris. C’est pourquoi il a mis plusieurs paragraphes en gras.
Concernant la communication, il y a l’interpellation constante du lecteur. Certes un écrivain est un communicateur par essence, mais chez Moundélé-Ngolo et particulièrement dans ce livre, la communication tient une place importante. Dans le texte : Les pensées du jour il y a une série de réflexion morale qui indique l’orientation de l’ouvrage qui a une dimension morale tout à fait essentielle. Un autre texte qui appartient à la littérature universelle, est celui qu’il intitule : Que ferai-je si je devenais président de République ? C’est un thème tout à fait récurrent, parce que la figure du président, de l’homme d’Etat, du magistrat suprême, est une figure qui fascine tout le monde, car c’est l’homme qui assume dans la cité le rôle primordial d’être le magistrat suprême. Au centre de ce texte qui est un ensemble de propositions, il y a le fantasme au sein duquel, Moundélé-Ngolo donne sa conception de président. Le texte Jeux de mots par ailleurs est un texte qui a un caractère tout à fait ludique.
Il y a aussi des textes comme Les préjugés ; Les histoires de ma grand-mère ; Il faut comprendre sans réfléchir, et ne pas trop réfléchir pour comprendre ; qui est une conversation, la communication entre un neveu et son oncle ; Où es-tu maman ? Je suis là mon enfant, qui est en réalité le dialogue, la complainte d’un orphelin (une quête guidée par la piété filiale d’un enfant qui n’a pas connu sa mère dont la présence de cette mère apparait comme quelque chose de tout à fait obsédant. C’est le dialogue d’un fils avec une mère décédée. Une espèce de dialogue d’outre-tombe qui se passe de telle sorte que le fils vivant interroge sa mère pour lui demander la conduite à tenir dans un certain nombre de situations notamment dans une société qui est gangrénée des antivaleurs. La réponse de la mère est simple : je suis là mon enfant, je suis toujours à tes côtés).
De la communication, il y a chez l’auteur, le sens de la mise en scène. C’est le cas par exemple des textes : Les réponses du berger à la bergère où il y a une espèce de substitution de personnalité qui est tout à fait importante ; Bon anniversaire papa, joyeux anniversaire pépé (un texte tout à fait emblématique, qui est un aspect important de cette mise en scène) dans ce texte on peut s’interroger si ce sont les enfants ou les petits enfants qui sont l’auteur du texte. Mais en tout état de cause, le texte se trouvant dans le livre, est de l’auteur lui-même. Il y a une espèce de dédoublement qui fait qu’il y a un renversement de situation, car ce sont les enfants et les petits enfants qui s’expriment.
Le professeur André Patient Bokiba, pense qu’il y a plusieurs dimensions dans cet ouvrage, notamment la dimension morale qui se résume à la quête de la vérité ; parce qu’elle consiste pour l’auteur à fustiger un certain nombre de comportement sociétal : la fausseté ; la duplicité ; l’hypocrisie. Il y a aussi la dimension spirituelle qui est tout à fait essentielle à savoir : la croyance en Dieu.
Les trois grandes figures de Benoit Moundélé-Ngolo
Pour le professeur André T. Lukusa Menda, le style de Benoît Moundélé-Ngolo, développe une écriture de la passion ; la passion dans le double sens du supplice et de l’énergie qui suppose un engagement vital.
En effet, le style d’un écrivain procède d’un choix éthique. Et pour cerner ce choix éthique de Benoît Moundélé-Ngolo, le critique pense qu’il faut d’abord constater que la grande figure de rhétorique développée par l’auteur de l’œuvre est de l’alibi. S’agissant par exemple de l’alibi géographique, le pays dont on parle n’est pas celui-ci que l’on habite, c’est un pays imaginaire qui pourrait s’appeler la République de Lokuta. Quant à l’alibi des personnages, ce héros national Ollomâ gnama que l’on évoque n’est pas le héros auquel on pense. La veuve joyeuse, n’est pas une Congolaise bien déterminée par sa chair et ses os. Il n’y a pas deux femmes, aspirant l’une et l’autre à la gloire de Messaline, entretenant des rapports de meilleures amies tout. Il y a seulement l’écrivain Moundélé-Ngolo et son double, explique-t-il. « Ici, comme dans les romans on peut dire que toute cette histoire est entièrement fictive, toute ressemblance avec des personnes réelles ne peut être qu’un fait de pur hasard. »
L’auteur rapporte d’ailleurs que ses lecteurs et ses lectrices n’ont pas cru un seul instant à cette fiction, l’obligeant, dans son Fantasmons ensemble…, à relever le défi d’une contre-fiction à « Ma meilleure amie »…Toutefois, malgré le confort que pourrait offrir l’alibi à un pur donneur de leçons, Benoît Moundélé-Ngolo ne s’y enferme pas.
La deuxième grande figure qui caractérise le style de Benoît Moundélé-Ngolo, estime le professeur André T. Lukusa Menda, est l’ironie. Cette méthode fondée par Socrate n’a pas pour objectif que de se moquer, mais aussi d’amener les hommes à sortir de l’ignorance vers la connaissance car, pensait ce grand homme de la connaissance, du bien découlait la bonne conduite. L’acharnement contre « La Veuve joyeuse » ou contre « La meilleure amie » n’ont pas pour objectif la moquerie, mais plutôt de les amener à changer de comportement. C’est d’ailleurs ce qu’écrit l’auteur : « Il y a des feux qui brûlent pour détruire comme il y en a qui le font pour purifier. »
L’ironie est donc un feu qui brûle pour purifier, et ce qui est très intéressant, c’est que l’auteur s’applique cette ironie à lui-même, mettant dans la bouche de ses enfants et de ses petits-enfants le reproche, à lui adressé, de s’être évertué toute sa vie à enrégimenter tout le monde, à se prendre pour un modèle à suivre.
La troisième grande figure du style de Moundélé-Ngolo ajoute le critique, est l’obsécration. Celle-ci fait constamment de cette écriture une prière. Et tout au long de cette œuvre les valeurs qui sont magnifiées, célébrées sont : l’humilité, la dignité, l’honneur, l’amour du prochain, le désintéressement, la maîtrise de soi, le stoïcisme, bref la Vertu. Et en face de ces valeurs, les antivaleurs correspondantes, sont cristallisées dans un sigle, qu’il appelle Apesa (ambitions – pouvoir –sexe –argent).
Du Coq-à-l’âne à Fantasmons ensemble un instant…, les masques tombent, les fleurets mouchetés s’estompent, Benoît Moundélé-Ngolo écrit sans voile. Et comme il le fait dire lui-même par la bouche de sa progéniture, il enseigne désormais sans mettre les gants. « L’écriture de Moundélé-Ngolo est un combat pour affirmer la pertinence toujours actuelle de ces valeurs. Tout donne à croire que cette écriture est désormais ainsi comprise. Elle devient un engagement social de l’écrivain qui s’exprime de plus en plus sans fard », juge le professeur André T. Lukusa Menda.
Le général Benoît Moundélé-Ngolo, qui n’a pas voulu répondre aux questions, estime attendre la grande rencontre où les gens pourront discuter sur l’ensemble de son œuvre.
« Je reconnais avoir vécu 70 ans soit 140 saisons bien comptées dont 70 sèches et 70 pluvieuses au cours desquelles je me suis évertué à gribouiller en français pendant 30 ans, alors que beaucoup n’ont pas réussi à le faire. C’est une chance inespérée que je viens d’avoir grâce à Dieu. En effet, depuis ma naissance je n’ai jamais célébré un seul anniversaire. Pour cet ouvrage, je plaide non coupable et je jure de ne pas répondre à une seule de vos questions, parce qu’ayant été invité à prendre part à la présentation. Maintenant, il ne me reste plus qu’à organiser peut-être plus tard des conférences sur l’ensemble de mes œuvres et ce jour-là je parlerai de manière très volubile. »
Le général Benoît Moundélé-Ngolo, a préféré se cantonner dans son silence, le silence de l’éléphant qui ne répond jamais aux provocations des singes de la forêt qui font tomber les branches mortes sur son dos.
Rappelons que le général de division Benoît Moundélé-Ngolo, est un ancien ministre, ancien maire de la ville de Brazzaville, actuel préfet du département de Brazzaville, écrivain et libre penseur… Avec sept titres à son actif à ce jour que sont : Un peu de tout ; A bâtons rompus ; Du Coq à l’âne ; Libres pensées ; Lettres ouvertes ou Mea Maxima culpa ; A lire si vous avez un peu de temps ;.., il trouve sa place dans la République des lettres congolaises.










