L’homme est venu au monde dans la plus classique des incertitudes. Celle qui a fait écrire au colon un jour : « Né vers 1948 ». Sur un acte de naissance, cela sent son à peu-près. La situe-t-on, cette naissance, au début, au milieu ou à la fin de l’année de grâce 1948 ? Etait-ce seulement cette année-là et pas en 1947 ? Dans les archives de la mission catholique, nous avons pu vérifier que même en 1947, et même en 1949, il y eut des bébés garçons nés en santé. Alors, pourquoi 1948 ? Parce que la maman avait répondu : « cet enfant, je l’ai mis au monde au troisième mois de mon troisième champ » ? Fiez-vous aux mères : elles savent bien vous travailler les champs, un ou deux par saison, et vous produire le maïs et le manioc de saison à la bonne heure ! Mais, le champ, avait-il été nettoyé en 1945 ; planté en 1946 ; sarclé en 1947 ; récolté en 1948 et mis en jachère l’année suivante ? Jachère en une année ou deux ? Vous voyez, objectivement, que Samba DD ne peut être sorti d’une plantation de courge !
Mais ne chipotons pas là-dessus : Samba DD est né, nous l’avons vu. Et son village de Mpayaka existe bel et bien sur la carte. Il est arrivé en ville à l’âge de 15 ans, semble-t-il ; s’y est mis aux petits boulots avant de se fixer sur la cordonnerie. Une vraie passion. Une vocation. Sa nature taciturne s’y plaisait à merveille. Matin et après-midi, les voisinages du Marché Total retentissaient du bruit de son marteau sur la semelle ; de son martinet sur le cuir qu’il étamait, assouplissait, ennoblissait et offrait à l’admiration des passants-futurs clients. Vous auriez dû voir briller les mocassins élimés qu’on lui portait, au bord de l’expiration clinique, et qui reprenaient vie comme par enchantement. Des humains seraient traités de la sorte, Brazzaville serait peuplée d’un million de centenaires éternels candidats aux Jeux Olympiques !
Il fallait voir comment il alignait avec la fierté de l’orfèvre des paires de souliers, parfois ramenés de la décharge mais qui, de nouveau, parlaient à des pieds connaisseurs pour refaire quelques kilomètres en sus ensemble. Ah ! Mes aïeux : que de salles de bal seulement ont vu ces chaussures-là virevolter et esquisser un tango ou une biguine endiablée sans se ressentir du poids de l’âge… et de la propriétaire ! Samba était homme de science. Il vous diagnostiquait une paire de brodequins aussi sûrement que le Dr Vouemba di Nkoulou, le chirurgien dont le bistouri avait trituré les bedons de plus d’un pansu célèbre de la ville.
Dès qu’on lui apportait une paire de sandales, d’escarpins, de bottes à « ranimer », il regardait le double objet, puis fixait son propriétaire un long moment. Comme pour s’apitoyer sur les misères du monde, comme pour regretter qu’il n’y eût pas une Cour pénale internationale pour les chaussures en déshérence. Et il fixait le prix. Jamais discuté. Sinon, il vous remettait votre victime souffrante et ne disait plus rien jusqu’à ce que vous ayez disparu de son atelier. Plus d’une coquette voulant y aller au charme et au badinage n’a juste eu que le temps de voir planer les deux objets de cuir. Et de les ramasser loin de l’atelier. Car, comme tout homme de science, Samba DD soutenait qu’on ne peut mélanger le boulot, « mère et père de l’homme », et les blagues de coin de rue. Jamais !
(A suivre)










