Feuilleton: Samba De Dieu (4)

                                       Cette règle, non écrite dans aucune académie, avait fini par se faire connaître et valoir dans les voisinages. D’ailleurs, on n’exclut pas que son surnom soit une conséquence indirecte de ce sérieux. Alors que, on le sait, les jeunes oisifs des abords du Marché Total avaient pris la vilaine habitude d’aller papoter devant les ateliers d’artisans parfois en mal de conversation.

Samba DD, lui, maintenait devant le sien une discipline de moniale en cloître. N’y allait que celui – celle – qui y avait à faire. Sinon on se contentait de regarder en passant, de le voir s’escrimer sur une petite enclume, sans parler mais plutôt dialoguant avec le cuir. Il ne disait rien à personne, parce que son élocution n’était pas des plus prolixes. Quand, dans une journée, il avait prononcé quatre phrases, celles-ci devaient rarement être autre chose que : « Ce sera 1000 francs ». Ou : « A récupérer mardi matin ». Au-delà, il ne s’aventurait pas, parce qu’il semblait perdu.

Des jeunes sont bien venus pour tenter de tailler bavette, avec les phrases classiques du genre : « Bonjour, vieux. Alors, ça boume ? ». Ou encore : « Tu as ouvert un peu tard aujourd’hui, un problème à la maison ? » . Ou encore, plus philosophique : « Il fait bien chaud aujourd’hui, n’est-ce pas, vieux ? ».

        Dans ce genre de circonstances, il se grattait le crâne dégarni, tournait son regard dans tous les côtés comme pour chercher ses mots, puis enfilait son tablier et se remettait à l’ouvrage comme si de rien n’était. Les petits chenapans finirent pas en tirer ombrage. Ils commencèrent par répandre le bruit que l’homme était « bizarre », que son art de la cordonnerie relevait  certainement de quelque pratique mystique ; qu’il ne buvait pas d’eau, mais seulement de la bière ; qu’il avait une double vie et que ses enfants ne venaient jamais lui porter à manger à l’atelier comme c’était la pratique pour tout homme respectable.

        J’ai fait serment de vous parler en vérité ; je ne me dédirai pas. Car, débarrassées de la fantasmagorie évidente, les deux dernières assertions étaient presque totalement vraies. La bière et Samba de Dieu étaient comme deux larrons en foire. Autour du Marché Total, en dehors du boucher (pour une raison bien professionnelle jusqu’à ce qu’un uppercut mit fin à ce contrat dans des circonstances douloureuses que je narre), on ne se rappelle pas deux étals de marchands qui aient jamais encaissé la moindre piécette de cet homme, dépensier comme l’Harpagon des splendeurs. Homme poli en diable, la bouteille de bière était la seule création de l’homme et des Dieux qu’il se permettait de tutoyer, j’en réponds !

Les enfants – ses enfants - ne lui portaient pas son friquet à midi ? Vrai aussi. Mais comment voulez-vous des enfants serviables à un âge avancé quand le seul fils qu’il eût jamais la faculté de donner à cette planète d’ingrats s’en alla un jour avec sa mère à Bangui, d’où on perdit leurs traces ? Ceci explique-t-il cela ? Je ne saurais dire.

Tout est-il que l’artiste cordonnier perdit la parole à la survenue de ces événements bien injustes. Et que la bouteille remplaça chez lui la compagnie de personnes avec qui se chamailler et fonder une famille : l’un n’empêche pas l’autre, soutient mon cousin Firmin.

De guerre lasse, les jeunes voyous finirent par ne plus s’occuper du cordonnier-qui-ne-parle-pas. Mais ils ne sonnèrent la retraite de la défaite qu’en s’acharnant sur son atelier, sur une planche innocente, de nuit. Jusqu’ici, en effet, celle-ci proclamait en fières lettres bleues : « Samba Jean-de-Dieu, cordonnier ». Mais la furie des chenapans se déchaîna sur cette enseigne dont ils firent si bien le massacre que « cordonnier » disparut et que, par une simple fantaisie du destin, « Jean-de-Dieu » ne laissa à la postérité qu’une étrange combinaison bonne pour les scrabbles : «Samba …de-Dieu ».

 

Par Lucien Mpama
Mardi, Février 6, 2018 - 12:00
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