Nous avons vu à l’épisode précédent que notre cordonnier a sauvé de la détresse immense un cabaretier mis au désespoir par une épouse de caractère.
L’homme était venu avec des souliers fatigués, d’un autre âge ; le gauche était à peu-près normal mais le droit avait subi, on l’a vu, les offenses de la géhenne par le bout. Ce que le bottier produisit fut tout simplement une prodigieuse réconciliation: des deux souliers élimés, il produisit une paire de godasses classe. On les aurait exhibées à Chicago, en son temps Al Capone aurait tout de suite décrété d’en chausser ses seconds couteaux dans la basse ville.
Le quartier ne fut qu’admiration devant cette paire de souliers qui finit par lancer la mode du noir-blanc au pied. On raconte depuis lors que le barman, qui n’avait visiblement pas d’autres paires de souliers, devint tout miel devant son épouse, oubliant les avanies causées par quelque bouillon récalcitrant.
Je vous jure que cela se produisit et que Samba DD en fut le prodige. Que je n’aie pas le détail du jour et de l’heure n’est pas signe que j’aie tout inventé : des souliers noir-blanc, vous les avez vus au cinéma oui ou non ? Alors peut-on m’accuser de les avoir inventés s’ils existent bel bien ? J’ai parlé d’Al Capone ; j’aurais pu ajouter Pierre Richard dans « Le Grand Blond ». Non, je n’invente pas ; ce que j’écris est une pure fiction couverte de vérité. Qui la met en doute va m’offenser, sûr !
Encore une fois, je me tue à répéter qu’il vente ou qu’il pleuve, je ne mens jamais. Enfin, pas par temps de soleil. Ou petit crachin d’octobre adoucissant les esprits. Et tordant quelque peu les imaginations. En de telles circonstances, alors, je ne réponds plus de moi. Mais les jours où ces événements survinrent, le climat était comme d’habitude, ni chaud ni venteux, bien au contraire !
Le renommée de l’homme, déjà assez confortée par une parfaite maîtrise du cuir à réparer, à ramener à la vie, se doubla de celle d’inventeur et de lanceur de mode. Ce que voyant, le tout-Total se prit à venir suggérer toutes sortes de combinaisons, des plus farfelues comme celle suggérant de fixer des mini-ventilateurs aux angles, aux plus coriaces. La femme aux bottes rouges, célèbre douairière des environs, déjà entraperçue au 6e épisode, s’en vint fureter autour de l’atelier de l’artiste-inventeur. Elle vint s’enquérir des prix pour une réparation expresse. Des matériaux pour des semelles sur coussin d’air. Des lacets en fil d’Ecosse.
Je ne peux pas vous décrire la perplexité de Samba DD devant cette dame qui semblait aussi curieuse que bavarde. Comme si le but recherché n’était pas une chaussure à restaurer, mais autre chose. Samba DD flairait le piège qui se tendait. Puis, sans crier gare, il baissa rideau, partit d’un long soupir et lança à la dame, dans un langage qui était tout un discours chez lui : « apportez-moi les chaussures de votre Monsieur ». Il le dit de la manière qu’on renvoie un gamin présentant un gros billet au comptoir et suscitant un début de soupçon d’entourloupe. Puis il s’en alla. En remuant la tête, signe de perplexité devant les étrangetés du monde des marcheuses.
Nous verrons au prochain épisode que la femme aux bottes deviendra une pièce maîtresse de l’aventure de Samba DD et une clé de son destin de déboires. A suivre.










