Tranche de vie racontée : "J'ai fui la guerre et j'ai trouvé l'amour", reconnaît Lebrun, réfugié de Centrafrique

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Jeudi, Novembre 20, 2014 - 14:15

Jeune étudiant plein d'avenir en première année de géographie à Bangui, Lebrun mène sa vie tambour battant, enregistrant dans son temps libre quelques disques en qualité de chantre à l'église, trouvant encore le temps, en parallèle, de suivre une formation professionnelle de journalistes ou de s'adonner à sa passion : la photographie. En ce début décembre 2013, il y avait une chose qu'il n'avait pas encore apprise : la peur. 

Le jeudi 4 décembre, les milices de la Séléka s'affrontent dans de violents combats face aux Anti-Balaka, semant la terreur dans la capitale centrafricaine. Lebrun découvre un véritable sentiment de peur, une peur qui ne cesse de croître inévitablement : « Je me souviens qu'un matin, après avoir pillé une maison, les soldats de la Séléka étaient allés jusqu'à pourchasser un enfant de 10 ans, caché sous le drap de son lit, pour l'abattre froidement au final. Je ne peux pas décrire mon ressenti lorsque plus tard j'ai vu le corps de cet enfant, gisant dans une mare de sang. Moi, je n'avais pourtant pas jusqu'alors l'intention de fuir mais, un soir vers minuit, on nous a prévenus que les milices viendraient dans notre quartier, maison par maison pour tuer tous les hommes qui ne seraient pas musulmans. Au quartier 92 où j'étais, nous entendions au loin des tirs, des explosions. J'ai alors pris quelques affaires, quelques documents, mon album photos et le peu d'argent que j'avais à ma disposition, 3000 F CFA, puis je suis parti au matin, à pieds, vers un ailleurs incertain. C'était le 20 décembre. » 

Après avoir trop longtemps marché, les pieds gonflés et la peur au ventre de rencontrer les milices de la Séléka sur sa route, Lebrun arrive à s'offrir un bout de chemin dans un véhicule de de fortune qui le conduit à Mougoumba moyennant ses 3000 FCFA restants. Un village où, sans qu'il le sache, l'amour semble lui avoir donné rendez-vous. Elle s'appelle Bicherie et elle est Centrafricaine. Il n'a d'yeux que pour elle. Rencontre de courte durée, car Lebrun a déjà repris sa marche folle à travers la forêt tropicale où il fera la rencontre des peuples autochtones : « Un peuple très accueillant avec qui j'ai appris à boire le café sans sucre, à manger des feuilles de toutes sortes, comme eux. C'est avec mes frères des forêts que j'ai passé Noël… »… C'est épuisé par cette marche solitaire et sans fin que le jeune homme arrive à Bétou, au Congo, où il trouve, là encore, un formidable accueil. « Les Congolais disent que nous Centrafricains sommes comme leurs frères. Ils sont nombreux à parler le sango, notre langue, et il existe de nombreux couples mixtes de toutes nationalités. En retour, nous apprenons le lingala. Bétou est un peu comme un carrefour de l'Afrique Centrale »

« Et puis "Ma Biche" est arrivée. Elle avait un peu de famille à Bétou et je lui avais demandé de me rejoindre. Pour elle aussi, le chemin a été difficile. Aujourd'hui, nous vivons ensemble et nous attendons un heureux évènement : "Ma Biche" est enceinte de 7 mois ! ».  Depuis ce sinistre 4 décembre, l'étudiant en géographie confie qu'il a changé, qu'il a mûri en quelque sorte, qu'il n'est plus un enfant : « Mon père m'a demandé de revenir à Bangui mais je ne peux pas. Comment lui expliquer qu'aujourd'hui je ne veux pas revenir vivre chez mes parents. Je n'ai aucune bourse pour mes études et ici, à Betou, j'ai construit ma vie et je sais qu'elle est un combat, j'ai fondé un foyer. J'ai un travail même s'il est difficile, une petite maison que je loue, une femme que j'aime, je vais devenir bientôt père de famille... » Animateur bénévole à RTPB (Radio Télé Puissance Bétou), Lebrun s'est fait embaucher par la principale société de la ville qui exploite le bois.  Même s'il espère pouvoir reprendre des études en communication à Brazzaville : « La situation des réfugiés est très précaire ici. Beaucoup rêvent de la capitale car avec le fleuve, par bateau, nous pouvons y avoir accès. On dit que les Chinois ont du travail pour nous à Brazzaville. Mais c'est un voyage parfois risqué pour peu que l'on ne le prépare pas, que l'on parte sans argent. Avant-hier, trois personnes se sont noyées dans le fleuve Oubangui en tentant avec une pirogue de rejoindre le bateau qui était déjà parti. »

Dans son nouveau pays, la République du Congo, Lebrun, quant à lui, ne semble pas pressé, lui qui a fui la guerre et qui a trouvé l'amour !

Philippe Édouard, en collaboration avec le FNUAP