Évocation Que retenir de Côme Manckassa ?

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Jeudi, Juillet 30, 2015 - 13:15

Manckassa nous a quittés ; il nous laisse tous orphelins de cet intense rayonnement de vie et d’intelligence qu’on ne pouvait que ressentir à ses côtés ; orphelins de ce supplément d’âme qu’il  nous a tous un jour ou l’autre donné et qui nous lie à lui.

Côme a accompagné longtemps le département de sociologie de l’université Marien Ngouabi. Pour ses collègues, dont je fais partie désormais, il est tout à la fois le spécialiste d’une sociologie de la sémiologie, un anthropologue, un ethnologue et un compagnon de vie professionnelle. Plus qu’un résumé de sa carrière, je voudrais proposer un chemin dans ses interrogations, qui sont aussi devenues les nôtres, parce qu’il  les partageait si volontiers.

Côme a passé presque plus d’une vingtaine d’années à enseigner l’anthropologie, l’ethnologie et la sociologie à l’université Marien Ngouabi. Il a formé des étudiants et des jeunes chercheurs. Il a fait paraître plus de cinquante articles dans la Semaine Africaine. Il a fait d’innombrables interventions dans des colloques, dans des séminaires, mais aussi des articles dans les journaux, des interviews écrites ou dans les médias au Congo-Brazzaville.

Manckassa n’a pas fait école au sens où des personnes qui auraient travaillé avec lui reprendraient sa pensée et la prolongeraient. Toute répétition, toute duplication d’une pensée, fût-elle la sienne, lui était étrangère, voire insupportable. Il avait trop de respect à l’égard du travail intellectuel. Pour cela, il était beaucoup plus intéressé par la confrontation et l’échange. Il savait rendre le travail des autres possible et les pousser dans leurs argumentations. Il préférait contribuer à construire les lieux de débats scientifiques.

Et puis, vous le savez tous, puisque vous êtes ses amis : ses liens intellectuels étaient chaleureux, faits d’exigence et d’amitié, de sérieux et d’humour.

 « Tout être humain, disait-il, est saturé de modernité, de traditions, de vides et de pleins culturels. La logique du bricolage n’est pas l’apanage de la pensée sauvage mais de la pensée tout court. Elle est traversée d’assujettissements et de débordements, d’inculcations et de transgressions. Sociétés qui lient et qui délient, qui ordonnent, intègrent et excluent. La démarche du savant ne peut plus s’aligner sur le modèle du mineur ou du chercheur d’or, le savoir n’est plus une géographie. »

Et si la démarche d’investigation ne peut plus être celle de la géographie dans une société bouleversée et bouleversante, elle sera pour Côme celle de la sociologie et/ou de la sémiologie. La sociologie comme un choix et comme une affirmation ; peut-être comme une revendication ?

La revendication est nécessaire pour se définir comme sociologue, c’est du moins ainsi que Pierre Bourdieu décrit le milieu intellectuel et universitaire des années 1960 et début 1970 (Esquisse pour une socioanalyse). Il décrit la sorte « d’effraction » qu’a dû commettre la sociologie pour se faire entendre et lire, à côté de disciplines plus académiques, dont l’histoire attestait la respectabilité. La sociologie se faisait reprocher de ne pas tenir le monde social suffisamment à distance, d’y être trop ancrée.

S’affirmer sociologue/ethnologue/anthropologue congolais relevait de la conviction profonde, de l’engagement au service d’un mode de compréhension du monde ; Côme a fait partie de ceux qui ont porté la sociologie/ethnologie dans l’environnement de Balandier, Jacques Lombard, Etienne Balibar et de Claude Maillassoux. 

Citer et resituer Côme dans ce contexte qui peut paraître lointain amène à dire précisément sa grande contemporanéité ; car s’il prenait part à ces problématiques des années 1960 ou 1970, il a autant pris part à celles des années 1980 ou 1990. Les questions les plus actuelles traversent ses écrits. J’en prendrai deux : l’engagement des sociologues dans le monde qui les entoure ; la question de la subjectivité.

Il avait une façon tout à fait à lui de nous prendre par les bras, de plonger son regard dans le nôtre, se souvenant de tout ce qui avait été dit, parfois à mi-voix, parfois longtemps avant, avec cette façon qu’il avait de comprendre, sans en avoir l’air, avec chaleur. On cheminait alors quelques pas avec lui, comme vers un avenir commun.

Merci à toi, Côme, d’avoir été tout cela pour nous.

Jean Bruno Bayette, Enseignant-Chercheur Université Marien Ng
Légendes et crédits photo : 
Côme MANCKASSA
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