Musique : Rapha Boundzéki, le poète, le linguiste et le pédagogue visionnaire incontesté

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Vendredi, Juillet 22, 2016 - 14:45

Doctorant en linguistique française à l’Université Marien- Ngouabi, Vivien Stéphane Benazo a mené une analyse linguistico-sémantique de « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu », deux titres de l’artiste compositeur et chanteur Rapha Boundzéki, alias « Aphara », décédé en mai 2008.

Les Dépêches de Brazzaville(LDB) : Pourquoi avoir choisi seulement d’analyser ces deux titres de Rapha Boundzéki ?

Vivien Stéphane Benazo(VSB) : Nous avons choisi d’examiner ces titres parce que leur fond et leur forme nous ont particulièrement interpellés. Cette étude traite essentiellement d’un aspect de la chanson congolaise lié à la question du titre dans une approche linguistico-sémantique. Cette analyse ne considère que les intitulés en tant que micro-texte, en laissant de côté les textes des chansons qu’ils accompagnent.

LDB : Qui est Rapha Boundzéki ?

VSB : Rapha Boundzéki, dit Aphara, de son vrai nom Bernard Boundzéki, est né le 4 août 1961 à Brazzaville et est décédé le 10 mai 2008, à l’âge de 46 ans. Il se révèle au grand public, « grâce à la chanson « Christianisé » (1987), qui exerce un véritable magistère sur l’échiquier musical congolais. Le titre « Parisien Refoulé », qui trône sur le deuxième album de Véritable Mandolina(1988), hisse Rapha au rang d’artistes les plus populaires du Congo. (…), l’artiste se distingue, déjà, par sa manière de danser, de chanter, de s’habiller, mais aussi par les thèmes de ses chansons ». Après la disparition de Véritable Mandolina, il évolue en solo, et produit d’autres albums comme « Résultat de dimanche » (1989), d’où est extrait le titre « Parisien Retenu ».

LDB :Votre analyse interroge la poéticité et le parcours sémantique mis en œuvre dans ces deux titres de chansons…

VSB : En effet, dans cette optique nous nous sommes singulièrement appesantis sur les volets de la morphosyntaxe et de l’usage de la langue française. Pour cela nous remarquons que Rapha a eu recours à un léxique issu du procédé de la formation de mots pour formuler les termes de ses titres. Nous pouvons dire qu’il a appliqué le mécanisme de l’affixation. Il a notamment usé du jeu de la suffixation et de la préfixation dans les deux intitulés. En voici un repérage : nous notons la présence d’un affixe dans chaque syntagme de ces titres ; ainsi, le radical Paris est complété d’un suffixe (ien), pour trouver par dérivation le mot « Parisien », et que le préfixe (Re) a été affixé au deuxième syntagme de chaque titre pour donner par composition les termes Refoulé et Retenu. Nous estimons qu’une telle pratique rend admirablement compte de l’effort que déploie l’artiste, pour créer le contenu de son énoncé. Nous justifions par là un réel intérêt de communiquer.

LDB : Qu’en est-il de la construction ?

VSB : Dans la perspective de la construction, nous pouvons premièrement, constater que « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu » sont caractérisés par une ellipse : ce procédé d’écriture que le stylisticien Pierre Fontanier définit comme « une figure de construction qui consiste en la suppression des mots nécessaires à la plénitude de la phrase que ceux qui sont exprimés font assez entendre pour qu’il ne reste ni obscurité ni incertitude dans l’énoncé » ; autrement dit, l’ellipse est la suppression des mots qui ne paraissent pas nécessaires dans la construction de la phrase parce que l’esprit les rétablit aisément, le contexte aidant. Dans ces deux intitulés, nous avons précisément observé deux cas d’ellipse partielle, c’est-à-dire, ces titres sont marqués par l’omission de deux éléments essentiels : le déterminant (l’article notamment) et le verbe. En effet, ces titres « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu », sont dépourvus non seulement du déterminant mais aussi et surtout de l’élément verbal, générateur de l’action à l’intérieur d’une phrase. L’interprétation de ces types de titres, réduits à l’état de groupe nominal (Nom + adjectif) devient problématique même, quant à la fonction qu’ils exercent dans des phrases éventuellement reconstituées : sont-ils sujets ou compléments ? Du moins, à première vue le message qu’ils véhiculent jouit d’une portée générale : les deux épithètes « Refoulé » et « Retenu » servent toutefois d’éléments de précision. (…) L’énoncé, ainsi conçu, devient plus dense, car il est chargé de toute sa puissance sémantique dans son intégralité et laisse le public libre à tout imaginer.

 

LDB : Le rythme est également présent dans cette construction…

VSB : Nous relevons aussi que ces intitulés sont illustratifs, en ce qu’ils créent une sorte de musicalité qui prend appui sur les sonorités et le rythme : rapidité et lenteur, rupture et reprise caractérisent leur chaîne expressive. Dans cette perspective, l’expressivité de ces titres en tant que textes peut aussi se saisir à partir des observations suivantes : comme les vers d’un poème classique, « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu » répondent, à première vue, à un rythme ternaire, du fait de la présence de trois pieds dans les deux membres de la phrase (« Pa-ri-sien/ Re-fou-lé » et « Pa-ri-sien/ Re-te-nu »).

LDB : Quelle est la place du titre dans la chanson congolaise ?

VSV : La trajectoire sémantique de « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu » nous permet donc de dire que le titre dans la chanson congolaise est un texte, comme tout autre, doté d’une charge expressive évidente, et qui rend aussi bien compte des réalités sociales.

LDB : Qu’avez-vous relevé au terme de cette étude ?

L’étude de ces deux titres : « Parisien Refoulé » et « Parisien Retenu », nous permet de retenir que le discours titulaire tient lieu de texte, de poésie et de vrai média de diffusion de culture. Le thème de l’immigration ainsi évoqué dans ces intitulés se déploie dans une large sphère culturelle et demeure un témoignage, un compte rendu d’une expérience de vie de tout un peuple. Dans le cadre de cet article, nous avons voulu montrer que le titre est une entité indivisible du genre de la chanson ; il doit être considéré avec le même intérêt que tous les autres textes du corpus littéraire. Si le titre « Parisien refoulé » s’inscrit dans le sens d’une immigration illégale, « Parisien retenu » évoque l’idée d’une résidence permanente, en dépit de la dureté de la législation en vigueur.

 

 

 

Vivien Stéphane Bénazo, titulaire d’une licence en langue française, d’une maîtrise en littérature française et d’un DEA en littératures francophones de l’Université Marien- Ngouabi, République du Congo où il enseigne les techniques d’expressions françaises. Actuellement, il prépare une thèse de doctorat en linguistique française. Parallèlement professeur certifié de Lycée, Vivien Benazo enseigne l’espagnol à Brazzaville.

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Roll Mbemba
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