Extrait du roman "Anguille Sous roche" de Ali Zamir

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Jeudi, Novembre 3, 2016 - 16:15

"Oh, la terre m’a vomie, la mer m’avale, les cieux m’espèrent, et maintenant que je reprends mes esprits, je ne vois rien, n’entends rien, ne sens rien, mais cela ne pèse pas un grain puisque je ne vaux rien, pourquoi me laisserais-je broyer du noir alors que tout va finir ici,« un mort confirmé ne doit point avoir peur de pourrir » nous disait mon père Connaît-Tout, celui qui avait la science infuse, et qui, bien qu’il m’avait donné le nom d’Anguille, ignorait que tout le monde vit dans sa propre anguillère, que chaque antre abonnit une anguille, chaque silence une surprise, mais que les surprises varient en fonction du degré du silence, j’ai dit « mon père Connaît-Tout » parce que j’en ai un autre encore, et qu’est-ce qu’on m’a dit moi, c’est un quidam qui erre dans la nature, cela ne doit pas étonner qui que ce soit, s’il y a des gens qui ont un seul père, il y en a qui en ont plus que deux, moi j’en ai deux pour l’instant, et ça c’est une autre histoire, tout est à la fois fantasmagorique et désertique ici, j’ai l’impression de me trouver dans un vaste gouffre ténébreux, c’est un sépulcre cet espace non, répondez-moi, vous qui m’entendez, serais-je alors dans ma dernière demeure, car ni cette misérable tourbe dont je faisais partie, ni cette peur terrifiante qui m’entourait sans même m’effleurer, ni ces cris plaintifs, oh, ciel, même les pleurs et les sanglots déchirants qui s’époumonaient de temps à autre, aucune trace, ici aucun être ne peut prétendre être dans une existence quelconque, mais je dis quoi là, aucune crédibilité même de ce qu’on appelle exister ne peut être prouvée dans un tel état, c’est assez désastreux, encore une fois, qui me dit moi que je vis, pour l’amour d’une anguille, quelqu’un peut me répondre pour effacer mes doutes au moins, seule l’hallucination peut avoir un sens hic et nunc, tout est singulièrement vide et futile, à commencer par ces ténèbres creuses qui ont cessé de peser et qui ne sont devenues qu’une obscurité anémique, une simple obscurité, et puis ces sons désagréables qui m’emplissaient la tête et que je confondais avec le vacarme des vagues fantomatiques, oui, ces vagues qui nous envahissaient comme des monstres furieux rimaient bien avec les cris stridents des femmes et enfants épouvantés, les voix des hommes qui criaient à l’aide et qui avaient fini par s’étouffer désespérément, peu à peu, comme s’ils avaient compris qu’il fallait se plier devant ce tragique destin, à la manière d’un paria vaincu et péri silencieusement dans un champ de bataille hideusement redoutable, mais le plus curieux est qu’à cet instant même où je me parle je n’ai pas la moindre sensation physique ni morale, tout est chaotique, serais-je alors dans le monde des mânes, nom d’une pipe, mais qu’est-ce qui m’est arrivé au juste, je ne sens ni ces flots qui essaient de m’enterrer tout de bon, ni ces vagues cyclopéennes qui se brisent sur mon corps en me flanquant des grosses gifles, ni ce froid cuisant, mais à présent, une chose est sûre, au moins dans ce dédale vide, malgré cette obscurité, ce silence singulier et ce manque de sensations, je revois tout maintenant, mais pas avec les yeux je le dis bien, comment alors, je n’en ai la moindre idée, mais comme j’ai appris à dire comme ça dans ce théâtre qu’on appelle monde je fais alors le perroquet, je vois des images qui circulent dans ma tête, l’une après l’autre, des images tumultueuses qui s’affolent, se bousculent et se tamponnent, je ne sais pas laquelle choisir parmi une nuée de fantômes chimériques et envahissants, je vois d’abord ma ville, Mutsamudu, avec son coeur, la médina qui était aussi un antre tutélaire pour moi, me voici plus vulnérable que le talon de ce soi-disant héros qu’on appelait Achille, me voici qui vivote dans ce mouroir parce que j’ai été contrainte à quitter mon antre, je n’avais gardé jusque-là que son âme, le silence, me voici en train de le briser lui aussi avec perte et fracas, avez-vous déjà vu une anguille briser son silence, eh bien, je le fais parce que je ne suis rien maintenant, quand on perd son antre on perd aussi son silence, donc sa vraie vie, avec tous ses secrets, cela est une évidence criante, je n’ai pas à vous faire une leçon de morale là-dessus, me voici devenue une minable apatride pour avoir été un sordide foutriquet, laissez-moi donc me déboutonner jusqu’au vertige du sommeil éternel"

Ali Zamir
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