Extraits du livre "Nous dinerons en français" d'Albena Dimitrova

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Vendredi, Novembre 11, 2016 - 10:15

Peu après ce jour, j’ai découvert l’enfant dans mon ventre. J’ai cessé de voir mes amis. Une seule de mes amies avait été mise dans la confidence, mais à elle non plus, je n’avais pas pu dire la vérité. Elle me voyait périr et croyait que je pleurais la fuite de Christo. Jour après jour, elle voyait Guéo venir et croyait que le père venait excuser le fils.

Guéo s’efforçait de ne pas faire attention. Nous en parlions rarement et c’était pour l’oublier. Nous parlions de tout et de rien pour éviter les nouvelles courbes de mon corps, de mon ventre qui enflait, de mes hanches qui prenaient du large. Guéo les évitait de ses yeux, de ses mains. Nous faisions l’amour à quatre pattes, nous nous accouplions dans le noir complet, dans des postures de possédés.

Guéo aimait les enfants. Dieu, qu’il les aime ! Il en avait fait un paquet, comme si parsemer ce monde de nouveau-nés allait taire la solitude du premier cri de tous les orphelins. Il aurait pu y avoir un poste spécial à plein-temps dans les services du Politburo pour surveiller uniquement les poussées de sa sève transformée en bipèdes. Des dossiers à étaler sur des rayons entiers. Mais il n’avait que des garçons. Toujours des garçons.

Je lui ai menti, je lui ai menti par rage, vengeance, douleur. Je n’en savais rien. De quel sexe était notre enfant ? J’avais prétendu que oui, que c’était une fille. Je n’en savais rien. Ils m’avaient endormie, et à la sortie du banal centre ambulatoire de la ville de Sofia, Guéo m’attendait dans la voiture, un bouquet de fleurs rouges à l’arrière. Je déteste les fleurs rouges. Les yeux encore errants dans les effusions d’une somnolence, droguée par l’anesthésie, je lui lance à la figure sans le regarder :« C’était une fille. Je l’ai appelée Gaïa. »

Il nous conduit à la maison. J’y habite seule depuis peu, mon bureau face à la fenêtre, les livres partout sur le sol. Je m’allonge sur le lit et je vomis doucement des mots. « Elle est morte, ce matin. » Je délire avec indifférence, ma voix en camaïeu incolore. « Gaïa avait tes mains. Elle avait mes cheveux, elle n’a pas crié, tu sais, elle a été sage. » Allongé sur le dos à côté de moi, Guéo ne dit rien. Il m’attire la tête sur sa poitrine et de sa main me tient fermement le front pour m’empêcher de m’étouffer en vomissant mes mots. Je fixe le plafond des yeux et sens le menton de Guéo trembler, humecté par des larmes qui viennent, silencieuses, mouiller doucement ma tête.

Albena Dimitrova, auteure
cp/dr
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