"Confidences" de Max Lobe publié aux Éditions Carouge-Genève

Onglets principaux

Vendredi, Novembre 11, 2016 - 10:45

Viens, viens donc par ici, mon fils. Nous devons partir. Nous n’avons pas le temps pour nous asseoir toute la journée. J’ai beaucoup de choses à te montrer et te raconter. Viens, allons-nous en. Surtout, prends la dame-jeanne de matango avec toi. Ekiééé ! Est-ce qu’on laisse sa dame-jeanne de vin de palme derrière soi comme ça quand on sait que Makon est à la maison ? Non oh ! Prends-moi notre matango. Et n’oublie pas les gobelets en plastique-là, Allons-y !

Ouvre bien tes yeux mon fils et regarde le chemin que nous allons emprunter. Comme ça la prochaine fois que tu viendras ici – et j’espère bien que tu reviendras, parce que ceux qui partent chez vous là-bas, ils ne reviennent plus ici – si je ne suis plus en vie, tu pourras te promener dans cette forêt sans avoir besoin d’un guide. Même pas mon fils Makon. Et tu pourras, toi, servir de guide aux autres.

J’étais encore une jeune fille lorsque j’entendais Um Nyobè et ses camarades parler de leurs machins-trucs de politique-politique-là. Est-ce que tu m’écoutes ? Bien. À cette époque, personne n’y comprenait rien à rien. On pensait seulement qu’ils s’amusaient, eux. On pensait qu’ils faisaient trop de bruit dans le vide pour rien. On disait même, pour se moquer d’eux, qu’ils n’allaient aboutir à rien, eux-là. Mais est-ce qu’on pouvait même s’imaginer que cette histoire-là, l’histoire de l’indépendance dont ils parlaient, allait devenir ce que ça a fini par devenir ? Est-ce qu’on savait que ç’allait devenir un truc qui nous dépasserait en taille, nous ?

Est-ce que tu sais que les gens avaient fini par lui donner le nom de Mpodol ? Tu sais ce que ça veut dire ? Voooilààà ! C’est bien. C’est bien que tu n’aies pas oublié nos langues d’ici. Les jeunes de maintenant ne font plus d’effort pour apprendre nos langues du village, hein. Ils veulent seulement parler le poulassi, le gros-gros français des Blancs. Mais mon problème est où là-dedans ? Tant pis pour eux !

Aujourd’hui, trouver encore un Mpodol, un porte-parole, quelqu’un qui sache vraiment parler et défendre les intérêts de son peuple comme l’a fait Um Nyobè, ah ça non, c’est impossible. Zéro. Il n’y a plus personne. C’est moi qui te dis qu’il n’y a plus personne. Tu m’entends ? Ceux qui chantent partout de nos jours qu’ils font de la politique, qu’ils parlent pour nous, pour alléger nos souffrances, en réalité ils ont faim. Ils ont même trop faim, mon fils. Tout ce qu’ils veulent, c’est seulement manger leur part d’argent sur notre dos. Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? c’est pour cela que j’avais dit à Makon de rentrer aussi dans la politique, même seulement dans une petite section de village. Ce sont les choses de la politique qui donnent de l’argent maintenant dans ce pays, mon fils. Mais est-ce que Makon veut m’écouter ? Il se prend pour Yésu-Cristo : il veut mourir pour les péchés des autres. Ce qu’il oublie c’est que même Yésu-Cristo en personne, ça l’a dépassé et il a couru vite-vite chez Nymbè, son père, pour lui dire de le reprendre et de nous laisser, nous humains, tranquilles dans notre méchanceté. De nous laisser tranquilles dans notre mauvaiseté.

Tu sais, mon fils, ici-là, on ne veut toujours pas trop parler de Um Nyobè. Si tu poses des questions sur Um Nyobè et sur ce qui s’est vraiment passé avec lui, tous ceux qui ont vécu cela te diront seulement qu’il y a eu des évènements. Les évènements. Jamais personne ne te dira exactement de quels événements il s’agit. Wuyè ! on te dira seulement qu’il y a eu trop de morts. Que les souvenirs sont lourds comme le rocher de Ngock-Lituba. Qu’on ne veut pas soulever ça comme ça pour sortir toute la poussière qu’il y a en dedans.

Notre Papa président avait même dit à la télé, et je te jure que je l’avais vu de mes propres  yeux le dire, quand j’avais encore mon appareil, qu’il faut tourner la page. Il avait dit qu’il y a un temps pour se lancer la pierre et un temps pour s’embrasser. Il avait dit que voici était venu le temps de s’embrasser et d’oublier vite-vite ces histoires de Um Nyobè-là. D’oublier ça parce que ça ne va pas nous faire avancer dans notre monde d’aujourd’hui. Ah mon fils, si je pouvais ouvrir ma tête-ci et enlever tous ces événements de là-dedans, j’oublierais tout et tout comme ça comme notre Papa président nous le demande. Mais comme ce n’est pas possible, ce sera difficile de respecter ce qu’il dit, lui.

Mon fils, c’est étranger : ici-là, on nous demande de tout oublier. Et comme nous, on n’oublie rien et qu’on ne peut pas tout pardonner comme ça, ils s’arrangent alors pour tout effacer de notre mémoire : nos souvenirs, notre histoire. Ils savent que ce n’est pas facile pour nous de tout remuer en dedans de nos cœurs et d’en parler : ils ne veulent rien transmettre à nos enfants dans leurs écoles-là. Voilà comment on en arrive là, comme si rien ne s’était passé, comme si tout allait bien et qu’on était tous les meilleurs amis du monde. Et je crains pour toi, pour vous, mes enfants.

Max Lobe est retourné chez lui. Il est allé dans la forêt camerounaise rencontrer Ma Maliga pour qu’elle lui raconte ce qu’elle sait du mouvement de l’indépendance au Cameroun et de son leader Ruben Um Nyobè. Le roman est le récit de cette femme vive, volubile et espiègle malgré son âge bien avancé. En racontant, elle n’oublie pas de boire, et de faire boire son interlocuteur. C’est donc avec un mélange de légère ivresse et de profonde gravité que le lecteur découvre l’histoire de l’indépendance du Cameroun et de sa guerre cachée. Max Lobe est né à Douala, Cameroun, en 1986, il vit en Suisse. 39 rue de Berne (Zoé, 2013) a reçu le prix du roman des Romands et La Trinité bantoue (Zoé, 2014), le prix de l’Académie romande 2015. Dans Confidences, il examine avec mélancolie, stupéfaction et drôlerie son rapport avec la terre africaine.
Max Lobe, auteur
"Confidences"
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