Pendant 10 semaines, jusqu’aux délibérations du jury, Les Dépêches de Brazzaville présentent les dix romans finalistes du 16e Prix des 5 continents de la Francophonie. Le Prix sera remis le 11 octobre de 9h30 à 10h30, sur le Pavillon d’honneur « Francfort en français » dans le cadre de la Foire internationale du livre de Francfort (Allemagne)
Extrait de « La Sonate à Bridgetower » de Emmanuel Dongala (Congo), Actes Sud (France)
« Soudain, devant eux, Frederick de Augustus et George virent un homme qui tentait de grimper sur une table. La table était branlante et il faillit tomber. Des mains secourables le soutinrent et l’aidèrent à monter en le poussant tandis que d’autres calaient la table. Frederick reconnut l’homme, il l’avait vu en compagnie de sa femme lors du concert de Saint-George donné au théâtre
de Monsieur. Son nom lui revint : Camille Desmoulins ! Celui-ci sortit de sa poche un pistolet, le brandit et se mit à haranguer le public d’une voix forte, claire : “Citoyens, vous savez que la Nation avait demandé que Necker lui fut conservé, qu’on lui élevât un monument : on l’a chassé ! Peut-on vous braver plus insolemment ? Après ce coup, ils vont tout oser, et, pour cette nuit, ils méditent une Saint-Barthelemy pour les patriotes.” Frederick de Augustus écoutait avec attention tandis que George, impressionné, s’accrochait à son bras. Le jour ou Etta Palm et Louise de Keralio lui avaient présenté Camille Desmoulins lors du concert de Saint-George, elles lui avaient signalé
qu’il était bègue. Eh bien, se dit Frederick de Augustus, si tous les bègues parlaient avec une telle aisance, il voulait bien en être un ! “Aux armes !…” criait Desmoulins en concluant son discours. “Aux armes !…” reprenait la foule. Derrière lui, Frederick de Augustus entendit une voix féminine survoltée qui
dominait toutes les autres : “Aux armes… aux armes… femmes, armons-nous !…” Il se retourna et son regard fut attiré par une femme de petite taille, sabre à la main, à qui de grands yeux bleus et des cheveux chatains conféraient une beauté qu’on ne pouvait ignorer. Elle était habillée avec une redingote rouge
qui lui donnait une allure masculine et martiale. Fascine, Frederick
de Augustus demanda qui elle était ; on lui dit qu’elle s’appelait Theroigne de Mericourt et était connue pour ses positions radicales : elle proclamait partout qu’il n’y aurait jamais de vraie égalité entre les hommes et les femmes tant que celles-ci ne seraient pas elles aussi armées, qu’elle était prête à former
et à diriger un tel bataillon. Lorsque l’attention de Frederick de Augustus revint sur Camille Desmoulins, celui-ci terminait son discours par les mots : “Prenons tous des cocardes vertes, couleur de l’espérance !” Il le vit alors tirer de sa poche un ruban vert qu’il attacha à son chapeau puis descendre de la table, sortir d’autres rubans et se mettre à les distribuer autour de lui. Quand il n’y en eut plus, les gens se mirent à arracher des feuilles des branches basses des arbres du Palais et à les attacher à leur chapeau tout comme lui. Puis la foule galvanisée par les orateurs, armée de haches, de bâtons et de pistolets, sortit des jardins du Palais et se déversa dans les rues et boulevards avoisinants. Frederick de Augustus repéra Theroigne de Mericourt reconnaissable à sa redingote rouge à la tête de l’un des cortèges, brandissant bien haut son sabre. Frederick de Augustus et George eurent peur de se retrouver dans une émeute comme celle qui les avait tant effrayés au faubourg Saint-Antoine. Malgré leur curiosité, leur désir de savoir ce qu’allaient faire tous ces gens, ils décidèrent de rentrer chez eux.
De toute façon, ils étaient étrangers, même si personne ne leur avait fait la moindre remarque à ce sujet pendant les discours des uns et des autres. S’ils se trouvaient là, c’était par hasard, portés par le cours des évènements.
Le soir, dans le salon de l’hôtel, tous les pensionnaires ne manquèrent pas d’évoquer les troubles qui secouaient Paris. Les nouvelles qui arrivaient de Versailles n’étaient pas rassurantes non plus car la rumeur courait que le roi était en train de rassembler autour de Versailles et de Paris des troupes étrangères composées d’Allemands et de Suisses. Pire encore, des scènes d’apocalypse
étaient colportées un peu partout, on racontait que des troupes allemandes avaient piétiné et écrasé avec leurs chevaux des vieillards, des femmes et des enfants. Mais dans ce lot de mauvaises nouvelles, Frederick de Augustus en repéra une qu’il trouva bonne : Lafayette avait fini par déposer à l’Assemblée son avant-projet de Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à l’instar de son ami Jefferson.
Ils ne dormirent pas bien ce soir-là car toute la nuit, ils entendirent des coups de feu çà et là, et le tocsin qui sonnait. Le lendemain, Frederick de Augustus et George décidèrent de ne pas sortir de la journée si ce n’est pour prendre leur repas de midi et du soir au restaurant qui se trouvait tout près, là où se croisaient
les rues Guenegaud et Mazarine. Cela ne les empêcha pas d’apprendre que la ville était au bord de l’insurrection, que des armureries avaient été dévalisées, que près de Saint-Lazare, un couvent réputé pour sa richesse, symbole même de l’exploitation du peuple par le clergé, avait été pillé. Frederick de Augustus
commençait à se demander s’il était bien raisonnable de rester à Paris pour pousser la carrière musicale de son fils. »
À propos de l’auteur
Né en 1941 d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, Emmanuel Dongala a quitté le Congo au moment de la guerre civile de 1997. Il a longtemps enseigné la chimie et la littérature à Bard College at Simon’s Rock et vit actuellement entre la France et les Etats-Unis. Son œuvre est traduite dans une douzaine de langues et son roman Johnny chien méchant (Le Serpent à plumes, 2002) a été adapté au cinéma par Jean-Stéphane Sauvaire sous le titre Johnny Mad Dog.










