Prix des 5 continents de la Francophonie: un nouvel auteur à découvrir cette semaine

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Vendredi, Octobre 6, 2017 - 11:30

Pendant 10 semaines, jusqu’aux délibérations du jury, Les Dépêches de Brazzaville présentent les dix romans finalistes du 16e Prix des 5 continents de la Francophonie. Le Prix sera remis le 11 octobre de 9h30 à 10h30, sur le Pavillon d’honneur « Francfort en français » dans le cadre de la Foire internationale du livre de Francfort (Allemagne)

Extrait de « Avant que les ombres s’effacent » de Louis-Philippe Dalembert, Sabine Wespieser éditeur

« Dans l’intervalle, ses nouveaux compatriotes, eux, allaient s’adonner à leur sport préféré : se réveiller après le passage du train, devoir courir derrière comme des dératés et s’étonner de n’avoir pas pu le rattraper. Personne à la légation : ni le premier secrétaire, habitué pourtant à lui parler quasiment tous les jours, ni le ministre plénipotentiaire, ni la secrétaire ne semblèrent s’être aperçus de son absence le mercredi où il aurait dû venir retirer ses documents. Madame Faubert, elle, avait attribué sa défection au petit déjeuner des deux jours suivants à quelque nuit ardente dans les bras de sa maîtresse ou d’une de ces Parisiennes aux moeurs plus volatiles que celles d’une cocotte, ou encore passée à faire la bringue avec Roussan pour fêter sa citoyenneté nouvelle, et son compère l’aurait mis à dormir dans les draps peu clairs d’un hôtel de passe bon marché. La jeunesse jouit de ressources inépuisables, se dit-elle, nostalgique de leur causerie matinale. De son côté, inquiète de ne pas voir Ruben honorer le rendez-vous du jeudi soir pour célébrer l’acquisition de sa nationalité, l’épouse du diplomate dominicain s’en informa auprès du poète, prête à lui reprocher d’avoir débauché son jeune amant, que si c’était le cas, elle lui arracherait les yeux, Roussan ne semblait pas savoir de quoi elle était capable. Ce n’est qu’à ce moment-là, le vendredi en fin de matinée, que tout ce beau monde commença à s’activer.

À partir de là, ils furent comme ces fourmis noires dites folles, s’agitant dans tous les sens, s’emmêlant les pinceaux entre ordres, contrordres, initiatives personnelles, dont on oubliait d’informer les collègues qui, une demi-heure plus tard, prenaient les mêmes. Les uns téléphonèrent aux hôpitaux, les autres aux morgues, qui d’autre à la police. Qui encore préférant s’adresser aux pompiers ; les Parisiens, c’est connu, font plus confiance aux sapeurs qu’aux poulets. Au commissariat du quartier, où Roussan se rendit à l’heure du déjeuner, il tomba sur un aspirant gardien de la paix qui le convia à repasser dans l’après-midi. Son statut de diplomate et l’urgence de la situation ne changèrent en rien le refus du bleu boutonneux de recueillir la déposition : en l’absence de ses supérieurs, il lui était interdit de décider quoi que ce soit, sous peine d’une réprimande verbale pouvant aller jusqu’à l’avertissement écrit, il était désolé, glissa-t-il courtois. En attendant, hôpitaux et morgues n’avaient enregistré personne correspondant au signalement fourni : un homme roux d’environ un mètre quatre-vingt-cinq, répondant au nom de Ruben Schwarzberg et s’exprimant avec un fort accent allemand.

Le ministre plénipotentiaire, dans tous ses états, reprocha au premier secrétaire de s’être réveillé trop tard, lui qui avait déjà câblé un message au ministère pour se féliciter d’avoir octroyé la citoyenneté haïtienne à un ressortissant allemand, médecin de surcroît, persécuté dans son pays du fait de ses origines juives. Pour l’austère homme de lettres, la vie n’était pas que fête, comme semblait le croire son jeune collègue. Le poète se jura à part soi de retourner tout Paris, d’assécher la Seine même s’il le fallait, pour retrouver son ami, vivant, sur ses deux pieds militaires ; ou, sinon, le cadavre-corps, afin de lui offrir une sépulture digne de son rang. On ne laisse pas un chrétien-vivant dans la nature comme ça. Quoi qu’il en soit, il le retrouverait. Marie-Carmel accourut à la légation, toute réserve bue, le coeur et le corps en émoi, se retenant toutefois de déverser ses larmes sur les fauteuils en velours de la représentation diplomatique. Madame Faubert ne savait plus où donner de la tête. Elle s’adressa d’abord à un jeune rabbin de ses connaissances, futur représentant de l’Union générale des Israélites de France, très actif dans l’accueil de ses coreligionnaires dans l’Hexagone et de leur exfiltration de l’Allemagne nazie vers des cieux plus cléments. Le coeur serré par l’angoisse, la poétesse téléphona ensuite à des journalistes amis, au cas où ils auraient eu à traiter de la disparition pour les « chiens écrasés ». Son coeur se noua à l’idée. Elle imaginait déjà le titre : « Un jeune réfugié allemand du Saint Louis retrouvé mort sur les berges de la Seine. » C’était de sa faute, elle aurait dû réagir plus tôt. Elle s’en prit à Roussan, censé veiller sur son protégé, menaça le poète, qui inaugura ce jour-là son courroux, de ne plus lui adresser la parole s’il était arrivé le moindre malheur au petit : « Vous autres, Haïtiens, vous prenez tout à la légère.» Vers la fin de la matinée, par l’entremise du ministre plénipotentiaire, l’affaire atterrissait sur le bureau du ministre des Affaires étrangères français. »

À propos de l’auteur

Louis-Philippe Dalembert est né à Port-au-Prince et vit à Paris. Il a publié depuis 1993 chez divers éditeurs, en France et en Haïti, des nouvelles (au Serpent à plumes dès 1993 : Le Songe d’une photo d’enfance), de la poésie, des essais (chez Philippe Rey/Culturesfrance en 2010, avec Lyonel Trouillot : Haïti, une traversée littéraire) et des romans (les derniers en date, au Mercure de France : Noires blessures en 2011 et Ballade d’un amour inachevé en 2013).

Professeur invité dans diverses universités américaines, il a été pensionnaire de la Villa Médicis (1994-1995), écrivain en résidence à Jérusalem et à Berlin, et a été lauréat de nombreux prix dont le prix RFO en 1999, le prix Casa de las Américas en 2008 et le prix Thyde Monnier de la SGDL en 2013.

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Légendes et crédits photo : 
Légende photo 1: Couverture de « Avant que les ombres s’effacent » Légende photo 2: L'écivain haïtien Louis Philippe Dalembert
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